Les Femmes Savantes
à propos de l'auteur
Le dernier triomphe
par Christophe Mory
11 mars 1672, la troupe du Palais-Royal joue une « nouvelle pièce de Mr de Molière », les Femmes Savantes. Annoncée depuis longtemps (l’auteur a demandé l’autorisation de la publier dès 1670), elle tient déjà sa rumeur : Molière s’y moquerait nommément d’un certain nombre de gens en vue. Le bouche à oreille enfle au point que l’auteur se sent obligé de dire qu’il « n’y avait pas lieu de chercher à sa comédie des applications ». Il n’empêche, on va se presser cet après-midi-là au Palais-Royal pour rire et se moquer. On joue à quatorze heures.
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La troupe a changé. Madeleine Béjart est morte trois semaines plus tôt, le 17 février alors qu’on jouait à Saint Germain en Laye chez le roi. Singulière Madeleine, le premier amour de Jean-Baptiste Poquelin, la mère d’Armande, la tête de l’Illustre théâtre qu’on appellait la « Troupe Béjart » pendant près de quinze ans. Elle fut l’autorité, celle qui savait dire les vers, celle qui connaissait la tragédie et les deux frères Corneille. N’est-elle pas un peu Philaminte qui reproche à la bonne de faire des fautes de français, elle qui voulut qu’on dise les vers comme à l’Hôtel de Bourgogne ? N’était-elle pas la femme qui savait ?
Treize ans plus tôt, Molière s’était moqué des femmes pédantes avec les Précieuses ridicules, une pièce en prose hilarante. Parce que les femmes lisaient ; elles multipliaient leurs appas et se protégeaient contre les assauts masculins avec de bonnes manières piochées dans la « carte du tendre » des romans sentimentaux. Entre temps, la femme trompait son monde et son homme (George Dandin, le Médecin malgré lui, Tartuffe…). Les jaloux (Dom Garcie, École des femmes, Misanthrope, Comtesse d’Escarbagnas…) avaient beau revendiquer leurs droits (« Les jaloux, Madame, sont comme ceux qui perdent leur procès : ils ont la permission de tout dire[1] »), la femme restait un mystère qui malmène les époux.
Molière reprend son schéma habituel : deux amoureux contrariés par la folle tyrannie d’un chef de famille. Ici, l’autorité est confisquée par Philaminte, la mère, jouée à l’époque par un travesti (Hubert), ce qui était fort drôle. Elle n’aspire ni à la religion (Orgon), ni au rang (M. Jourdain), ni à l’argent (Harpagon), ni à la médecine (Argan) mais au … savoir ! « Il n’est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes, qu’une femme étudie et sache tant de choses », dit Chrysale, le mâle dégradé aux accents du Sganarelle du Dépit amoureux. Point de cocu ici, mais un mari piétiné, un fiancé rejeté … des hommes broyés.
Dans son registre des recettes qu’il tient quotidiennement, la Grange remplace le titre Femmes Savantes par « Trissotin ». Parce qu’entre eux, les douze comédiens désignaient la pièce par ce nom ? Trissotin ! Molière avait dit qu’il n’y aurait pas d’ « applications ». Tout le monde reconnut l’abbé Cottin. Et aussi Gilles Ménage derrière Vadius. Les femmes savantes sont ridicules parce que les maîtres sont bien minables. Voilà l’affaire. Molière n’en veut pas aux femmes : il les aime. Aujourd’hui, il s’en prendrait à la presse féminine ou à cette littérature qui veulent élever leurs lectrices avec des soupirs, qui créent des érotomanes telles que Bélise. Avant que le rideau se lève, on a tous des noms en tête.
Molière fait mouche, toujours. Il a pris son temps pour écrire ses Femmes savantes, plusieurs années sans doute. Il lui reste onze mois à vivre. Il mourra le 17 février, un an jour pour jour après Madeleine.
Christophe Mory
Auteur de Molière, Gallimard, col. Folio biographies
mise en scène de
Frédéric Witta

Avec Les 7 de la Cité, il a co-mis en scène "L'Oiseau Vert" avec François Cogneau en 1996, et il a mis en scène "Le Dindon" en 2001, "La Salle à Manger" en 2002, "Le Voyage de Monsieur Perrichon" en 2003, "La Puce à l'Oreille" en 2010, "Le Crime de Lord Arthur Savile" en 2011, "Les Femmes Savantes" en 2012 et "Je veux voir Mioussov !" en 2013.
le mot du metteur en scène
Deux filles qui s'opposent, l'une qui ne tient qu'aux sens, l'autre qui ne jure que par l'esprit, et c'est toute la féminité qui est mise en question.
Le respect est-il incompatible avec la sensualité ? C'est la vision d'Armande, qui ne veut pas qu'on voie en elle la femme, qui nie son corps, n'y voyant que l'objet de toutes les impuretés. Aujourd'hui il y a tant de jeunes femmes qui n'osent pas, ou refusent de porter des jupes ...
La séduction doit-elle être inculte ? Henriette en est persuadée, soutenue en cela par les mâles de la pièce, pour qui c'est beaucoup plus confortable. Vous n'avez jamais entendu une adolescente bougonner "j'aime pas lire..." ?
Et Philaminte, qui veut réussir l'alliance de sa soif de savoir et de ses appétits terrestres, qui peut se le permettre parce qu'elle est financièrement indépendante, que donc, elle se croit libre. Qui mène son monde et fait face aux vieilles idées, et au prétendu bon sens qui a toujours habillé la soumission des femmes.
Et les hommes, qui sont perdus, qui ne trouvent pas leur place dans un monde qui change, et qui se raccrochent à leurs pauvres armes d'hommes, la violence, le sarcasme.
Cette oeuvre si particulière fait se croiser autour de la figure tragique d'Armande, perdue dans son absolu, les personnages d'une formidable comédie où le génie farcesque de Molière donne à plein. Trois cent quarante ans après sa création, la pièce de Molière éclabousse encore nos esprits de sa pertinente modernité.
Frédéric Witta
L'équipe
Les Comédiens
Par ordre d'entrée en scène :
Armande Sophie Barthélemy
Henriette Maylis de Poncins
Clitandre Damien Blumenfeld
Bélise Anne-Sophie Wallut
Ariste Nicolas Besnard
Chrysale Thierry Chauvin
Martine Caroline Bourguignat
Philaminte Nelly Holson
Lépine Hervé Bourguignat
Trissotin Xavier Noury
Vadius Pascal Guillory
Julien Julien Révah
Les Notaires Frédéric Bouige et Antoine Landon
Serviteurs de scène Alyette Mathelin-Moreaux, Marie-Laure Mesureur, Frédérick Bouige, Hervé Bourguignat, Pascal Bouscaillou, Pascal Guillory, Antoine Landon, Julien Révah
Autour des Comédiens
Musique originale Jacques Deltour
Décors Gilles Boillot
Costumes Caroline Bourguignat et Anne-Sophie Wallut
Accessoires Caroline Bourguignat
Régie Thomas Vignolles-Ha Van
Maquette Laurence Ningre
Illustrations Ixène
Accueil, Hall Françoise Charles-Péronne, Marion Dumont, Hervé Bourguignat
Billetterie, Réservations Claudine Cornet
